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saramagoN’en pouvant plus de se faire conspuer quotidiennement par les hommes, la Mort prend une décision radicale, qu’elle diffuse aux habitants d’un pays x à travers un célèbre commentateur télévisé : dorénavant, plus personne ne mourra. Heureuse décision ? On pourrait le croire.

Seulement, voilà que les hôpitaux, le syndicat des pompes funèbres, l’association des compagnies d’assurance s’indignent : sans risque de mort, c’est la faillite assurée ! L’Eglise voit son influence s’amenuiser, car plus de mort, plus de raison d’expier ses fautes. Et que faire des moribonds, des grands malades et des personnes âgées ? Les familles ont tôt fait de trouver une solution quant à ces fardeaux, et voilà qu’un nouveau marché illégal se propose de vous débarrasser de ces mourants qui s’acharnent à rester en vie. Bref, c’est la débandade. La Mort est priée de rétablir dare-dare la situation. Qu’à cela ne tienne, Elle n’est jamais en panne d’idée, et se propose désormais d’alerter toute personne près de décéder à l’aide d’un courrier officiel, une semaine avant la date fatidique, pour lui permettre de faire ses adieux et de mettre de l’ordre dans ses affaires. Heureuse décision? On pourrait le croire. Bien sûr, les choses ne sont jamais aussi évidentes qu’elles paraissent, et aucune solution n’arrive à faire voir la mort sous un jour moins…cruel, on va dire.

J’avais peur de cette lecture, étant de nature très réfractaire à tout ce qui concerne ce sujet. Jamais je n’aurai cru que lire sur la mort me ferait rire aux éclats. Et pourtant, c’est ce qui est arrivé. Un roman facétieux et jubilatoire, écrit avec une verve éblouissante d’élégance. José Saramago mérite haut la main le seul prix Nobel de littérature jamais décerné à un lusophone (se dit d’une personne dont la langue maternelle est le portugais). A part que les diverses ramifications de l’histoire sont parfaites de justesse – car qui n’a jamais rêvé que la mort suspende son action funeste, ou qu’elle prenne au moins la peine de nous prévenir à l’avance ? Et bien, voilà une réponse à ce fantasme, qui nous montre que malgré tout, la vie (ou plutôt la mort !) est bien faite. Mais il y a également un passage bouleversant de poésie et de tendresse quand le courrier d’alerte de la mort s’obstine à revenir à l’expéditeur, alors qu’il devrait annoncer son compte à un monsieur violoniste d’un certain âge qui s’entête à rester vivant. Je n’en dis pas plus pour ne pas gâcher la découverte.

Bref. Une lecture qui combine à la fois le plaisir, le rire, l’émotion, et l’admiration devant une langue aussi racée et aussi classe. Chapeau l’artiste.

Allez, un petit extrait:

Le lendemain, personne ne mourut. Ce fait, totalement contraire aux règles de la vie, causa dans les esprits un trouble considérable, à tous égards justifié, il suffira de rappeler que dans les quarante volumes de l’histoire universelle il n’est fait mention nulle part d’un pareil phénomène, pas même d’un cas unique à titre d’échantillon, qu’un jour entier se passe, avec chacune de ses généreuses vingt-quatre heures, diurnes et nocturnes, matutinales et vespérales, sans que ne se produise un décès dû à une maladie, à une chute mortelle, à un suicide mené à bonne fin, rien de rien, ce qui s’appelle rien. Pas même un de ces accidents d’automobile si fréquents les jours de fête, lorsqu’une irresponsabilité joyeuse et un excès d’alcool se défient mutuellement sur les routes pour décider qui réussira à arriver à la mort le premier.

Les Intermittences de la Mort, José Saramago, Editions Points, 264 p.

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