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un milliardIl était une fois, dans une planète éloignée, dont on devine qu’elle a du affronter multiples événements dramatiques par le passé, vivait de manière éparse et distanciée un peuple las, taciturne, sous le joug d’une tradition séculaire et contraignante. De père en fils, les hommes y sont tisseurs de tapis d’un genre bien particulier, puisqu’ils sont faits exclusivement en cheveux.

Aussi, dès leur majorité, les jeunes hommes doivent prendre une épouse et adopter quelques concubines, le choix se basant naturellement sur la qualité de leur chevelure. Chaque année, lors du grand marché, ces jeunes hommes récoltent le fruit du travail de leurs pères, qui vendent le tapis sur lequel ils se sont penchés toute leur vie durant, heure après heure, jour après jour, s’abîmant les yeux sur la loupe grossissante, maltraitant leurs doigts à la manipulation d’aiguilles fines comme un cheveu, le dos arrondi par tant d’années de dur labeur. Cet argent servira à faire vivre la jeune famille nouvellement constituée, alors que le jeune époux se lance dans la confection de son tapis, jusqu’à ce que son fils atteigne sa majorité, se marie, et ainsi de suite. Bien sûr on devine l’importance de la naissance des filles tandis que celle d’un garçon est vécue comme une tragédie. En effet, le père de famille, n’ayant pas les moyens de subvenir aux besoins de deux garçons, se doit d’avoir un seul héritier. Une fois que cet ainé vient au monde, tous les suivants sont impitoyablement tués. Par leur propre père.

A quoi servent ces tapis ? A orner le palais de l’Empereur. Celui qui régit tout l’Univers, toutes les galaxies. Un Empereur immortel, père des étoiles et de tous les soleils, sans qui l’Univers tout entier est condamné à s’éteindre. Dans les croyances populaires, chaque planète est spécialisée dans la production d’un ornement ou d’un objet destiné au bon plaisir de l’Empereur.

C’est alors que le jeune pilote d’une unité spatiale décide de contrevenir aux ordres et d’atterrir sur cette planète pour en savoir plus sur cette terre et sur ses habitants. Il y croise quelques personnes, leur apprend que l’empereur a été déchu et tué il y a une vingtaine d’années de cela, leur montre quelques photographies pour leur prouver sa bonne foi, et se fait aussitôt emprisonner pour hérésie et blasphème.

La suite, est à découvrir. Il ne s’agit pas d’un roman de SF classique où les faits s’enchainent autour d’une intrigue principale avec force démonstrations futuristes et combats interplanétaires. On le lit comme on emprunterait un long couloir, tout en s’arrêtant de temps en temps pour jeter un œil aux différentes pièces, à travers des portes entrebâillées. Le fil rouge est là, qui est la destitution de l’Empereur, mais aussi la question de savoir où vont tous ces tapis récoltés inlassablement, année après année, puisque l’Empereur n’est plus. Mais chaque chapitre est l’occasion de découvrir une tranche de vie, un destin particulier, comme une nouvelle qui à peine nous éclaire sur un point et nous mène vers une autre histoire. Bien entendu, le fin mot est donné aux toutes dernières pages, dans une révélation qui m’a laissée sans voix. Certains passages sont justes sublimes, certaines historiettes sont captivantes. On se demande au départ où veut en venir l’auteur, lorsque ces chapitres semblent se succéder sans logique apparente, lorsque le fil rouge n’est pas encore bien défini. Et puis on se laisse emporter par une écriture très belle, très poétique, on se laisse envoûter par une atmosphère sombre, étrange.

L’auteur apporte également au récit, de manière assez directe, une dimension religieuse et politique qui me plait beaucoup. On y traite ainsi de la force de la suggestion, de la propagande, de l’enracinement des idées et de la difficulté de les déloger. On y aborde l’arbitraire et la tyrannie de certains modèles politiques, mais aussi les coulisses des insurrections et des révolutions. Comme cela est souvent le cas dans les romans de SF d’ailleurs. Là en l’occurrence, ce sont des sujets remarquablement bien traités, tout en nuances, et en subtilité.

Une lecture réellement saisissante, dont j’ai eu bien de mal à me détacher. Je me suis sentie, longtemps après avoir refermé ce roman, comme dans une bulle, aussi embrumée et nébuleuse que la planète Gheera sur laquelle s’ouvre le premier chapitre. J’aime cette impression tenace que peut laisser sur moi un récit. Cela prouve qu’il m’a touchée d’une manière ou d’une autre, qu’il a vraiment représenté une parenthèse, qu’il m’a fait évader comme à bord d’un engin spatial lancé à toute allure dans l’Univers. J’ai tendance à vivre ça souvent, en lisant de la SF. Cela explique pourquoi c’est un peu ma lecture de prédilection en ce moment…

Des Milliards de Tapis de Cheveux, Andreas Eschbach, éditions J’Ai Lu, 315 p. Grand prix de l’Imaginaire 2001

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