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le monde invertiHelward Mann est un jeune homme ordinaire. Son enfance et son apprentissage à la Crèche lui permettent, une fois atteint l’âge de mille kilomètres, d’intégrer une guilde en tant qu’apprenti. Comme son père avant lui, il décide de devenir membre de la guilde des Futurs. Ceux qui explorent le Futur pour mieux éclairer la trajectoire de la Cité Terre, et qui font de temps à autre une descente vers le passé, à leurs risques et périls, car qui va vers le Passé n’en revient jamais indemne…

Dès la première page, le ton est donné. Lorsque Helward, qui prête sa voix au récit, nous dévoile son âge en kilomètres, on comprend qu’on pénètre un univers particulier où nos référentiels seront malmenés. En effet, dans ce monde qui a connu une catastrophe à échelle planétaire, un nombre limité de survivants s’est barricadé au sein d’une cité nommée Terre, référence nostalgique à la planète qui n’est plus. Ils sont ainsi retrouvés, sans trop savoir comment (car le temps a passé et les premiers témoins du drame ne sont plus), sur une planète hostile, où le soleil n’est pas sphérique, dont les villages disséminés meurent de faim et abritent des indigènes belliqueux, et où il faut être en perpétuel mouvement, au risque de se retrouver engloutis dans le « passé ». La cité Terre évolue donc sur des rails qu’il faut en permanence construire, puis défaire pour les replacer à l’avant, dans une économie de moyens qui touche tous les domaines, y compris la nourriture synthétique. Les résidents de la cité ne savent pas à quoi ressemble le dehors, seuls les privilégiés membres des guildes oeuvrent à protéger la cité de la destruction et connaissent les secrets de leur situation.

Très étrange roman assurément. On est dans la pure science-fiction, mais écrite dans une langue plutôt élégante, affirmée et assumée. Christopher Priest fait partie de ces auteurs qui ont donné au genre SF ses lettres de noblesse. On évolue dans une ambiance à mi chemin entre le rêve et la réalité, car on se sent brumeux et on doute de nos perceptions et de la véracité de nos sensations, exactement comme les personnages du roman. La lecture au premier degré ne manque pas de rebondissements et de suspense, et on attend impatiemment le fin mot de l’histoire, car on se doute que le récit s’achèvera sur des révélations, et non pas une porte ouverte aux spéculations des lecteurs. Contrairement à ce que j’ai pu lire ci et là sur le web, je ne le qualifierai pas de roman d’anticipation, mais plutôt (une fois de plus) une réflexion sur le pouvoir de la suggestion, la force « immobilisante » des lois et des règles, la façon dont nos sens et nos perceptions peuvent nous tromper et nous dissimuler la réalité. Je n’y ai pas vu de morale, ni d’anticipation. Juste une immersion totale dans l’imagination fertile d’un auteur de SF qui mérite apparemment sa réputation.

Aucun regret sur la fin, que beaucoup ont qualifié de bâclée, de tirée par les cheveux. Je ne l’ai pas du tout ressenti de cette manière. En revanche, il est dommage que les personnages secondaires n’aient pas été plus développés. C’est simple, à part Victoria, qui aurait mérité mieux que ce traitement (à mon avis superficiel et hâtif), je ne suis capable de me souvenir d’aucun autre personnage que Helward.

Une lecture que je recommande aux amateurs de SF (peut être pas les autres) et qui a trotté dans ma tête longtemps après avoir tourné la dernière page.

Le Monde Inverti, Christopher Priest, Folio SF, 387 p.

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